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Manoeuvres de diversion - Page 5

  • La Carte postale du jour ...

    "Tout le langage de l'esthétique est contenu dans un rejet, par principe, de ce qui est facile, compris dans tous les sens que l'éthique et l'esthétique bourgeoises donnent à ce mot."

    - Pierre Bourdieu, La Distinction

    dimanche 9 octobre 2016.jpg

    Je me souviens qu'après mon passage déçu à la librairie Lello & Irmão, à Porto, où l'on voit beaucoup de touristes mais où l'on a peu de chances de rencontrer de véritables lecteurs, la librairie étant devenue "l'une des plus belles du monde" et donc un aimant pour les vacanciers en goguette qui n'y achètent rien, ou, au mieux, une carte postale de Porto, j'avais eu cette chance formidable de tomber, Rua da Picaria 84, sur le magasin de disques bien caché MateriaPrima, où, après avoir écouté plusieurs galettes locales, j'avais fait l'acquisition de ce beau disque des portuans Evols, ce qui avait d'ailleurs fait la joie du disquaire puisqu'il s'agit, en fait, de son groupe !

    Je me souviens bien d'avoir visité une quantité de villes en cherchant surtout leurs librairies et leurs disquaires, ce qui permet de modifier radicalement l'expérience urbaine, que cela soit en cherchant Radiation Records à Rome, dans le quartier de Pigneto (sur les conseils de Zoé - merci!), ce qui m'a fait ensuite découvrir le lieu de tournage d'un film de Pasolini, ou la librairie du poète Umberto Saba, à Trieste, où le seul livre que je voulais à tout prix était aussi le seul qui n'était pas à vendre, car dédicacé par l'auteur au libraire...

    Je me souviens aussi que si Evols se place quelque part entre le lancinant Ocean, des Velvet Underground, et To here knows when, des My Bloody Valentine (avec un petit quelque chose, au fond du tableau, de New dawn fades - de Joy Division), le groupe se distingue aussi (et je dirais même : en plus de faire de la bonne musique) par cette pochette énigmatique ne comportant aucune information, avec, à l'intérieur, ces petites vignettes de personnes de dos, ce qui laisse l'auditeur libre de toute interprétation - décidément, tout me plaît chez Evols. 

    https://www.youtube.com/watch?v=Ej7hqSpZpyM

     

    Jorge Carrión est encore inconnu par chez nous, malgré la publication de nombreux romans en espagnol il a fallu cet essai pour qu'il soit traduit pour la première fois en français - mais quel essai ! D'une érudition noble, d'une curiosité sans limite, d'un flair certain et philosophe avec ça, l'auteur de ce fantastique récit de voyage pour découvrir les libraires du monde, celles de Porto, Berlin, Istanbul, Paris, Le Caire ou bien Athènes, donne à penser le livre et la littérature aujourd'hui. Il s'agit de réfléchir à leur place dans l'Histoire, dans le Temps et la Géographie, et comme il l'indique page 276 : "Ne nous y trompons pas : les librairies sont des centres culturels, des mythes, des espaces de communication, de débats, d'amitiés et même d'amourettes causées en partie par leurs attirails pseudo-romantiques, très souvent dirigés par des lecteurs artisans qui aiment leur travail, et même par des intellectuels, éditeurs et écrivains qui savent qu'ils font partie de l'histoire et de la culture, mais ce sont avant tout des commerces". C'est que l'auteur de ce passionnant livre ne tombe pas dans l'excès d'idéalisation du métier de libraire, bien qu'il dédie un chapitre aux librairies résistantes, et je parle ici de celles qui vendaient des livres interdits pendant les dictatures, et qui ont parfois chèrement payé cette prise de risque, ce qui n'est pas le cas des librairies sous nos latitudes qui ont choisi l'"engagement politique" comme image de marque - comme "marqueur" -, pour faire simplement plus de sous, le livre "alter-mondialiste" (utilise-t-on encore ce mot d'ailleurs?) étant une niche comme le sont la littérature enfantine ou l'ésotérisme, niches qui, d'ailleurs, voient leur chiffre d'affaire progresser d'année en année. Mais passons. Ce qui est intéressant avec ce livre, c'est que son auteur donne à entendre et comprendre la mythologie de certaines librairies. Et qui dit librairies, dit aussi littérature, et donc écrivains. Ainsi on en croise abondamment : Bolano, Sebald, Benjamin, Sontag, etc. n'oublions pas que nombre d'entre eux affectionnent les librairies, lesquelles ont parfois joué un rôle très important dans leur vie, du moins dans leur carrière d'écrivain. Jane Bowles a ainsi rencontré sa meilleure amie dans une librairie de Tanger; James Boswell a fait la connaissance de Samuel Johnson dans un commerce de livres ; Cortázar découvrit Opium de Cocteau et son point de vue sur la littérature fut irrémédiablement changé, etc. La librairie est peut-être, encore, l'un des lieux où se joue la géopolitique culturelle d'un pays, ou d'une ville, du moins d'un quartier. C'est ce que ce livre envisage, et c'est pourquoi il est aussi important de le lire, évidemment, car loin d'être un objet de nostalgie puérile, c'est véritablement un geste de pensée mouvante.

    Extrait de "Librairies - Itinéraires d'une passion", de Jorge Carrión (traduit de l'espagnol par Philippe Rabaté - édité au Seuil)

     

    "L'art et le tourisme se ressemblent dans la nécessité que ce signal lumineux existe, à savoir ce qui attire le lecteur vers l'œuvre. Le David de Michel-Ange attirerait très peu l'attention s'il se trouvait au musée municipal d'Addis-Abeba et s'il s'agissait d'une œuvre anonyme. En 1981, après avoir publié avec beaucoup de succès Le Carnet d'or, Doris Lessing envoya à plusieurs maisons d'édition son nouveau roman sous un pseudonyme d'écrivain non publié, et il fut partout refusé. Dans le cas de la littérature, ce sont les maisons d'édition qui essaient en tout premier lieu de créer des marqueurs par le biais du texte de quatrième de couverture ou de l'article de presse : mais ensuite le critique, l'académie et les libraires créent les leurs, qui décideront du sort réservé au livre. Parfois ce sont les auteurs eux-mêmes qui le font, consciemment ou inconsciemment, formant un récit autour des conditions de production de leurs œuvres ou de leurs conditions de vie à cette époque-là. Le suicide, la pauvreté ou le contexte d'écriture sont le type d'éléments que l'on intègre souvent dans le marqueur. Ce récit, sa légende, est l'un des facteurs qui permettent la survivance du texte, sa persistance comme classique. La première partie du Quichotte, écrite, suppose-t-on, en prison et la seconde partie contre l'usurpation d'Avellaneda : la lecture du Journal de l'année de la peste comme si c'était un roman ; les procès contre Madame Bovary et Les Fleurs du mal ; la lecture radiophonique de La Guerre des mondes et la panique collective que provoqua la chronique de cette apocalypse ; Kafka sur son lit de mort ordonnant à Max Brod de brûler son œuvre ; les manuscrits de Malcolm Lowry qui brûlèrent et disparurent ; le scandale de Tropique du cancer, de Lolita, de Howl et du Pain nu. Le marqueur est parfois imprévisible et se construit longtemps après. Tel est le cas des romans rejetés par de nombreuses maisons  d'édition comme Cent ans de solitude ou La Conjuration des imbéciles. Ce fait n'a bien sûr pas été utilisé comme argument de vente au moment où - finalement - l'on publia ces œuvres, mais lorsqu'elles obtinrent le succès, on le récupéra comme partie d'un récit mythique : celui de leur prédestination."

     

  • La Carte postale du jour ...

    "Si tu peux le supporter - Majorque aussi est le paradis."

    - Gertrude Stein au jeune poète Robert Graves

    dimanche 2 octobre 2016.jpg

    Je me souviens de ma surprise en découvrant un magnifique portrait de Nick Cave à l'intérieur de cette pochette ultra sobre et noire.

    Je me souviens bien du fait que Nick Cave a travaillé avec Grant Lee, le réalisateur du documentaire Joy Division, qui est aussi un grand amateur de W.G. Sebald, l'écrivain allemand exilé en Grande-Bretagne, décédé en 2001, auteur d'une œuvre littéraire que Susan Sontag décrivait comme la meilleure de la fin du XXème siècle et dont Grant Lee s'est inspiré pour son film expérimental intitulé Patience (d'après Sebald), que Nick Cave a probablement vu (le documentaire) et lu (Sebald), rendant à son tour un hommage à l'écrivain de la mémoire en titrant une de ses chansons du nom de l'un de ses meilleurs livres : The Rings of Saturn.

    Je me souviens aussi d'avoir trouvé que ce Skeleton Tree était la suite parfaite à Push the Sky Away, et que Nick Cave était à son zénith à nouveau, puisant dans ses souffrances personnelles (le décès de son fils il y a un an), comme sur I need you, un déferlement de tristesse et de beauté ...

     

    https://www.youtube.com/watch?v=BAMZYpZi_M4

     

    José Carlos Llop je l'ai découvert parce que le philosophe Jean-Louis Bailly m'en avait parlé alors qu'il me rendait visite à la libraire. J'avais donc fait l'acquisition de la Cité engloutie et j'avais ainsi découvert Palma de Majorque par le biais de l'autobiographie discrète de Llop - un enfant de l'île. Mais ce livre était bien plus que cela. En effet, à la façon d'un Sebald ou d'un Benjamin et dans une forme de documentaire littéraire, Llop mêlait les faits historiques concernant Majorque avec des éléments liés au passage sur l'Île de nombreuses personnalités artistiques : Joan Miro, Jean Seberg, Ava Gardner, Ornella Mutti, Errol Flynn… et des écrivains, beaucoup, comme George Sand, Camus, Borges, Giono, Yeats, Cocteau, Gertrude Stein, D.H. Lawrence, Ernst Jünger, Anaïs Nin etc. Le livre laissait ainsi transparaître que l'île devait beaucoup à la littérature et c'est bien ce sentiment que l'on retrouve intact dans ce court texte mémoriel intitulé Solstice, et qui est en quelque sorte un prolongement de La Cité engloutie. José Carlos Llop plonge à nouveau dans ses souvenirs d'enfance et nous fait partager son "paradis" : ce lieu de vacance bien particulier puisqu'il passait quand même ses étés sur un bord de plage idyllique où, paradoxalement, ne résidaient que des militaires (nous sommes encore dans l'Espagne de Franco). L'auteur détaille les paysages, sa famille (son père, militaire gradé ; sa mère, distante du monde mais si proche de ses enfants) ; il décrit l'atmosphère étrange de cet endroit dont il dit que "la beauté avait échoué sur l'île en fuyant un maléfice capricieux auquel elle ne put échapper complètement et qu'elle nous laissa en héritage" ; il parle aussi de l'intrusion de la littérature, de la musique, lors de visite d'amis de ses parents, et il l'indique bien dès les premières lignes de son récit : "En fin de compte, quand le paradis disparaît, c'est toujours la littérature qui apparaît." Vous l'aurez compris, ce livre est aussi le prétexte à penser l'écriture, le souvenir et le temps, et donc la littérature. José Carlos Llop est un écrivain majorquin, outre cette éventuel exotisme, c'est surtout un écrivain qu'il serait bon de lire pour la qualité et l'originalité de ses écrits parce que ses deux derniers livres sont véritablement magnifiques.

    Extrait de Solstice, de José Carlos Llop (traduit de l'espagnol par Edmond Raillard, aux éditions Jacqueline Chambon) :

     

    "Le temps de Betlem fut le temps de la vérité. Le temps où il n'y avait pas de faux pas et où tout était vérité, où tout était essentiel. Je veux dire que l'envers de la vérité -s'il y en avait un - n'était pas le mensonge mais le silence. Le mensonge viendrait plus tard. Après le début de la jeunesse et de ses faux départs. Dans le temps dont je parle, avant l'entrée dans le royaume inconnu des faux-semblants, il n'y avait pas d'écriture. La lecture oui, il y a toujours eu de la lecture. Mais pas l'écriture. Si le paysage mégalithique des environs était un paysage d'avant la littérature, il se produisait quelque chose de semblable avec mon paysage intérieur. Je n'étais pas encore écriture - et je ne savais pas, je ne soupçonnais pas que je le serais un jour. Comme les hommes des talayots et des dolmens à moitié recouverts par la rude végétation, dont la vie était étrangère à l'écriture, la mienne aussi l'était ; mais, à cause de mon père elle n'était pas étrangère aux Écritures. De la protohistoire à la protolittérature. Mais il y a aussi le pressentiment que c'est là que toute a littérature a pris naissance. Dans toutes ces années et dans leur perte : la perte du lieu, plus que tu temps. Ensuite, je suppose que d'autres pertes ont suffi - et la vie était une succession de pertes - pour que s'articule à travers l'écriture une façon de comprendre la vie et, surtout, de la vivre. Parce que la vie de quelqu'un qui revient tout les étés à l'endroit des étés de son enfance n'est pas la même que celle de celui qui ne revient jamais, ce qui déclenche la perte définitive et spéculaire de deux paradis de la mémoire. Je veux parler de paradis préservés uniquement par la mémoire, comme nous conservons des livres qui nous ont rendus heureux mais que nous refusons de relire, pour en garder cela, justement : les dons qui ont rendu notre vie différente de ce qu'elle aurait pu être. Comme l'ont fait, dans la civilisation, les grand maîtres de la peinture, les maîtres primitifs ; mais la prose marque la distance. Il y a un parallèle entre la vie d'un homme et l'histoire de la civilisation à laquelle elle appartient. Un parallèle et une symbiose. C'est pourquoi ce livre naît aussi du désir de défendre un caractère indéchiffrable de la beauté. Son mystère. Un livre réactionnaire, dans la mesure où il s'inscrit en faux contre la liquidation de l'art promue par le XXe siècle. Le siècle de la mégamort, également insatiable dans son acharnement à détruire la beauté en désarticulant son mystère, en une constante leçon d'anatomie menée par des gens qui ne connaissent même pas l'anatomie. Oui, c'est pourquoi ce livre est un livre ancien qui revendique son besoin d'être ancien pour être. Il est né dans son paysage, un paysage propre, noble et ascétique, qui de tout temps a fini dans la mer."

     

  • La Carte postale du jour ...

    "Les dégénérés ne sont pas toujours des criminels, des prostituées, des anarchistes ou des fous déclarés ; ils sont maintes fois des écrivains et des artistes. "
    - Max Nordau, Dégénérescence

    mercredi 21 septembre 2016.jpg

     
    Je me souviens d'avoir découvert Marcel Duchamp avec Clockdva et ce Buried Dreams qui était en 1989 d'une modernité folle et qui, me semble t-il, a vieilli sans toutefois perdre de son intérêt.
     
    Je me souviens bien de ce concert de Clockvda en 1991, à Florence, dans un amphithéâtre en plein air, et d'avoir trouvé qu'ils étaient vraiment digne de Kraftwerk, une de leur influence la plus importante (avec D.A.F. de Sade), mais avec un côté beaucoup plus sombre qui me rappelait plutôt Skinny Puppy...
     
    Je me souviens aussi que cet album possédait (possède encore) une forte radicalité, citant pèle-mêle Camus et Sade, Baudelaire et surtout Krafft-Ebing, ce théoricien de la dégénérescence dont le manuel pour spécialistes - Psychopathia Sexualis - eut, depuis sa parution en 1886, un succès presque comparable aux roman best-sellers d'aujourd'hui, traitant pour la première fois de cas de paresthésie, thème mis en musique par Clockdva, notamment sur le titre Velvet realm.
     
    https://www.youtube.com/watch?v=e_-CUVlPNog
     
     
    C'est bien normal que Noël Herpe commence son récit en citant des films, c'est sa spécialité, on lui doit notamment une biographie d'Eric Rohmer, co-écrite avec Antoine de Baecque. Mais ce qui est étonnant, c'est que ce texte au penchant autobiographique qui aurait pu nous faire hausser les épaules et soupirer quelque chose comme "encore une autofiction à la petite semaine", et bien ce texte dissimule en lui les germes de ce qui fait un grand écrivain, celui-là même qui vous emmène là où vous ne pensiez pas aller et qui repense la littérature et la fiction (et le cinéma dans le cas). Ainsi, tout en nous faisant profiter de sa culture sans pédanterie aucune, Noël Herpe se dévoile dans un récit qui débute par ses années d'enseignant à Caen, en compagnie d'un "Don quichotte au pays de Flaubert" comme il le dit si bien, pour se terminer par un strip-tease de l'âme, escorté cette fois dans cette plongée en eau sombre par des d'hommes qui, comme lui, s'habillent en femme dans un monde qui ne veut pas de leur étrangeté. Impossible de ne pas penser à Laurence Anyways, le film de Dolan, dont l'atmosphère est proche, mais reste aussi cette plume dont la beauté brille dans le nuit solitaire des êtes en marge qu'elle décrit... ce livre est mince, certes, mais le poids des mots est là et la littérature ne pourrait pas mieux s'en porter d'ailleurs. Formidable.
     
    Extrait de Dissimulons! de Noël Herpe (publié aux éditions Plein Jour) :
     
    "Je me souviens singulièrement d'un quadragénaire, qui se prénommait Thierry comme Thierry la Fronde, l'idole de ses quinze ans. À cet âge tendre, il s'était fait moquer par ses petits camarades, au vestiaire, parce qu'il portait des collants sous son pantalon. C'est là, me disait-il, qu'il avait compris : les garçons avaient le droit de porter des collants dans les films - mais pas dans la vie. Cet écart entre la fiction et la réalité me déchirait, comme me déchiraient ces bons bourgeois que leur conjointe ne saurait voir travestis.
     Pour décliner ce pathétique, j'écrivis le scénario d'un film intitulé C'est l'homme. Le protagoniste émergeait de l'armée des ombres dont j'ai parlé, il osait sortir dans la rue et cherchait même le danger. Il ne manquait pas de le rencontrer, incarné par trois garçons qui lui faisaient subir toutes les humiliations. Et qui le livraient à une foule haineuse, en le faisant passer pour un pédophile. Outre mes travelos tirés du placard, j'avais mis là-dedans beaucoup de choses. les images soulevées par le rapt d'Ilan Halimi, qui venait d'horrifier la France. Les cauchemars que m'avait valus Funny Games de Haneke. Le souvenir aussi de Panique, dont j'essayais, avec mes moyens modestes, de reproduire le chemin de croix final, au pied de l'église, avec la grande meute des bien-pensants qui s'acharne sur un homme seul.
     C'était un catalogue de mon répertoire, et surtout, pourquoi ne pas le dire ? de mes fantasmes masochistes. Il s'abreuvait au calvaire que je croyais vivre à Caen. Il se gonfla des refus essuyés auprès des festivals, ce qui prolongeait l'atmosphère paranoïaque du film. J'y trouvais le moyen d'exprimer un certain nihilisme christique, qui fait de la Passion l'unique défi à jeter aux mille têtes de la bêtise humaine. Au passage, je réfléchissais sur la phobie du désir masculin qui caractérise notre époque - et qui, au delà du bouc émissaire commode qu'est le pédophile, accable les pulsions considérées comme perverses : toutes les formes de libido, en vérité, coupables de ne point rentrer dans la norme du macho domestiqué.
     Quand je songe aujourd'hui au film, ce n'est pas cette dimension sulfureuse qui me semble la plus précieuse. Elle me renvoie à un théâtre que je connais bien : celui qui consiste à contredire l'ordre établi, à résister à la répartition des rôles conventionnelle - quitte à se retrouver écrasé, non sans un sombre plaisir, sous l'édifice qu'on prétendait ébranler... Ce qui me touche à présent, ce sont plutôt les premières scènes. Mon alter ego en train de déambuler vainement dans les rues parisiennes, affublé d'un déguisement qui ne trompe personne, ne sachant pas au juste ce qu'il veut. Comme s'il y avait là un mouvement qui pourrait se suffire à lui-même. Le pur rêve d'un autre." 
  • La carte postale du jour...

    "La traduction, sous tous ses aspects, est l'opération la plus vitale pour l'homme."
    - Pasolini, Les anges distraits

    dimanche 11 septembre 2016.jpg

     
    Je me souviens que l'Islande a toujours été un fantasme pour moi ; fantasme nourri des films de Fridrik Thor Fridriksson (particulièrement les films Cold fever et Children of nature), de la musique des Sugarcubes puis celle de Björk, de l'album Island de Current 93 ou, plus récemment, des groupes comme Sigur Ros, Amiina ou Ólafur Arnalds.
     
    Je me souviens bien d'avoir été très enthousiaste en apprenant, en mai dernier, que c'est Ólafur Arnalds qui se prêterait au jeu des LateNightTales.
     
    Je me souviens aussi de ma surprise quant au choix de la reprise, obligatoire dans cette collection - et c'est bien là le charme de celle-ci, d'offrir un panorama musical des goûts de l'invité et que ce dernier se prête à une relecture d'une chanson d'un autre artiste -, d'avoir été un peu dérouté par ce Say my name, originalement des destiny's Child et plutôt r'n'b, retranscrit, ou plutôt traduit sous une autre forme, un nouveau langage musical, acoustique, sobre et très mélancolique, et qu'au final, Õlafur Arnalds s'en sort plutôt avec les honneurs (ouf).
     
    https://www.youtube.com/watch?v=kFXxrOy6qc0
     
    "Des livres dans les cartons - des cartons remplis de papier, des feuilles volantes de traduction. C'est ma vie." On l'aura vite compris, la protagoniste du roman de Rabih Alameddine est traductrice, grande amatrice de papier imprimé, de littérature. Cette ancienne libraire, répudiée jeune par un mari imposé et impotent, a dû construire sa vie de façon indépendante dans une société Beyrouthine qui ne s'y prêtait guère. Elle a dû faire face également à la guerre de 1975 à 1991, allant jusqu'à se trouver une kalachnikov pour protéger son appartement regorgeant de livres. Avec l'âge et le temps qui passe, les livres et les auteurs sont devenus son seul refuge même si elle l'a bien compris : ces derniers ne la mettent pas au dessus du monde ni ne la protègent de celui-ci quand il devient hostile... Ainsi Pessoa, Joyce, Kafka, Nabokov, Sebald (qu'elle a traduit), Bolano (qu'elle aimerait traduire), Danilo Kiš, Claudio Magris, Yourcenar et beaucoup beaucoup beaucoup d'autres l'accompagnent dans la vie et dans Beyrouth, cette ville qu'elle décrit comme l'"Elizabeth Taylor des villes : démente, magnifique, vulgaire, croulante, vieillissante et toujours en plein drame". Les Vies de papier est un beau roman sur la littérature, généreux en citations, jamais gnan-gnan, c'est aussi un beau livre sur la vieillesse, et lorsqu'on arrive à la dernière page, la 326, on regrette un peu de devoir quitter cette généreuse quoiqu'extravagante narratrice qui fut une guide de Beyrouth et une critique littéraire fort appréciable. Un bon roman, érudit et divertissant à la fois, où l'on ne s'ennuie guère et quand c'est le cas, c'est toujours pour être repris par une remarque cocasse, une situation comique (ou dramatique) ou encore une excellente citation, comme celle de Camus, tirée de la Chute, qui se trouve au milieu de ce livre et résume un peu le destin de sa protagoniste traductrice : "Ah, mon cher, pour qui est seul, sans dieu ni maître, le poids des jours est terrible."
     
    Extrait de Les vies de papier, de Rabih Alameddine (publié aux éditions Les Escales) :
     
    "Je ne peux pas dire si mes traductions sont bonnes car je ne peux les considérer avec impartialité. Je suis intimement impliquée. Mes traductions sont des traductions de traductions, ce qui, par définition, signifie qu'elle soient moins fidèles à l'original. Comme Constance, je fais de mon mieux. Cependant, contrairement à elle, je ne saute pas les mots que je ne connais pas, et je ne raccourcis pas non plus les passages longs. Je n'ai pas et n'ai jamais eu l'intention de faire de mes traductions un canon absolu - mes ambitions ne sont ni étendues ni entendues. Je traduis pour le plaisir que cela procure et je n'ai assurément  pas en moi l'énergie victorienne. Je suis une Arabe, après tout.
     Garnett ne fut pas le plus prolifique des traducteurs, loin de là. Le Vénitien de la Renaissance Ludovico Dolce traduisit plus de trois cent cinquante livres (Homère, Virgile, Dante, Castiglione, pour n'en citer que quelques-uns), et je ne suis pas certaine non plus qu'il fut le plus prolifique. Le sérieux est un des traits communs aux traducteurs.
     Si vous voulez mon avis, le plus gros problème de Garnett, c'est qu'elle était de son temps, et de son lieu. Son travail est un reflet de cela ; elle plut aux Anglais de sa génération, ce qui est chose normale - tout à fait compréhensible. Malheureusement pour tout le monde, son époque et son lieu étaient follement ennuyeux. Chic type et porto bon marché, ce genre de chose.
     Recourir à la prose edwardienne pour Dostoïevski c'est comme ajouter du lait à un bon thé. Tfeh ! Les Anglais aiment ce genre de chose.
     Et puis Garnett n'était pas un génie. Maintenant, vous savez, Marguerite Yourcenar fit bien pire lorsqu'elle traduisit les poèmes de Cavafy en français. Elle ne se contenta pas de sauter les mots qu'elle ne comprenait pas, elle en inventa. Elle ne parlait pas la langue, alors elle fit appel à des locuteurs grecs. Elle modifia complètement les poèmes, les francisa, se les appropria. Brodsky aurait dit qu'on ne lisait pas Cavafy, qu'on lisait Yourcenar, et il aurait eu cent fois raison. Si ce n'est que les traductions de Yourcenar sont intéressantes en tant que telles. Elle desservit Cavafy, mais je peux lui pardonner. Ses poèmes devinrent autre chose, quelque chose de nouveau, comme du champagne.
     Mes traductions ne sont pas du champagne et elles ne sont pas non plus du thé au lait.
     De l'arak, peut-être.
     Mais attendez. Walter Benjamin a quelque chose à dire à propos de tout cela. Dans "la Tâche du traducteur", il écrivit : "Aucune traduction ne serait possible si son essence ultime était de ressembler à son original. Car dans sa survie, elle ne méritait pas ce nom si elle n'était pas mutation et renouveau du vivant."
     Dans son propre style déconcertant, Benjamin dit que si vous traduisez une œuvre d'art en collant à l'original, vous pouvez montrer le contenu en surface de l'original et expliquer les informations contenues à l'intérieur, mais vous passez à côté de l'essence ineffable de l'œuvre. Autrement dit, vous traitez de l'inessentiel.
     Prenez ça, messieurs Brodsky et Nabokov. Un crochet du droit et un direct de ce bon vieux M. Benjamin. Constance aurait traduit du russe avec davantage de fidélité, elle aurait manqué l'essentiel.
     Très bien, très bien. Constance a peut-être manqué les deux, l'essentiel et l'inessentiel, mais nous nous devions d'applaudir son effort."
  • La Carte postale du jour ...

    "Je voulais un amour actif, et c'est là un amour martyre..."
    - Anton Tchekhov, Ivanov
     

    dimanche 28 08 16.jpg

     
    Je me souviens de ce regard parce que je l'ai retrouvé chez cette fille, Sophie, qui devait mourir trop jeune.
     
    Je me souviens bien que Berntholer était un groupe aussi original qu'anormal, ni new wave ni pop, fragile et défaillant, fantôme de la première moitié des années 80, signé sur un (futur) grand label, Blanco Y Negro (Everything But The Girl, Jesus & The Mary Chain et Dinosaur Jr - pour vous donner une petite idée), mais victime de la démission inattendue de leur manager parti avec l'argent qui devait servir à l'enregistrement de l'album, hâtant le déclin déjà entamé à sa formation d'un groupe qui n'allait laisser que deux disques, un 45tours (1982), un maxi (1984), puis un culte étonnant qui traversera les décennies jusqu'à aujourd'hui (la preuve).
     
    Je me souviens aussi que lorsque j'écoute My suitor couplé au Wim Mertens-ien Pardon up here, c'est comme s'il neigeait du jasmin d'Egypte alors que le vent n'est autre que la voix de Drita Kotaji, soufflant dans mes oreilles des histoires d'amour qui n'ont pas eu lieu... "he's the master of disaster, an offer for lovers".
     
    https://www.youtube.com/watch?v=zfEs8W4i9zw
     

    J'avais quitté le Caire en musique, avec Oum Kalthoum, par le biais du beau livre dessiné de Lamia Ziadé : Ô nuit, ô mes yeux -, j'y retourne avec Gilles Sebhan, pour y redécouvrir la capitale égyptienne secouée par la révolution de la Place Tahrir, en 2011. L'auteur entremêle sa propre expérience, ses désirs, mais aussi ses peurs, dans un récit qui dessine, par touche subtile, le portrait d'une société où la martyrologie prend racine sur les cendres encore chaudes d'une révolution dont beaucoup se demande ce qu'elle a réellement changé ? "J'ai pu constater que les habitudes n'avaient pas changé", remarque Gilles Sebhan en fin d'ouvrage, "car le serveur est allé déverser un tombereau d'ordures sous la carcasse d'une éternelle voiture immobilisée et complètement rouillée. Il a poussé les ordures avec un balai jusqu'à ce que le tout ait disparu comme par magie. Ainsi allait la vie dans cette ville. On mettait quatre cuillers de sucre dans son thé. On poussait les mauvaises pensées là où elles ne pourraient pas disparaître et où pourtant elles disparaissaient et on continuait à savourer la fumée des narguilés." Son roman se distingue non seulement par le traitement délicat que l'auteur apporte à son sujet, mais aussi par une écriture à la fois discrète et néanmoins prodigue, sensuelle souvent, attachante tout le temps et incidemment mélancolique comme du Sebald. Et puis cette semaine des martyrs est aussi le moyen de découvrir le magnifique travail du photographe Denis Dailleux, ce "photographe de l'Egypte qui veut être aimée (...) Fragile et menacée, peut-être déjà mourante" (dixit Alain Blottière) ; il révèle aussi Le Caire sous un aspect peut-être plus interlope, du moins inédit, certainement plus proche, palpable, pour le lecteur, que ne pourra jamais le ressentir un touriste sur place... Il y a une différence entre perdre et gâcher son temps : le gâcher serait donc de le consacrer à une frange de livres surmédiatisés et probablement surestimés de cette rentrée littéraire, alors que dans le cas de cette Semaine des martyrs, l'ouvrage fait partie de ceux qui, pour reprendre les mots de Mircea Eliade, "nous obligent à perdre notre temps d'une manière intelligente."
     
    Extrait de La semaine des martyrs, de Gilles Sebhan (publié aux éditions Les Impressions Nouvelles) :
     
    "Il y a un trouble très particulier à déboucher dans un paysage parfaitement inconnu, à peine nommé, pas du tout envisagé et jamais repéré sur une carte, un paysage qui n'a pas eu le temps de se former dans l'imaginaire avant d'être modifié par la vision instantanée, la rencontre avec le réel. Ce paysage urbain du Caire, chaque fois que nous avons abordé à un nouveau quartier, à un nouvelle famille, à un nouveau martyr, m'a été révélé au moment où il surgissait pour moi. Cette immédiateté paraissait troublante, non pas à cause de la nouveauté ou de la surprise, mais parce que chaque fois j'y reconnaissais malgré tout la ville, une seule et même ville, une cohérence là ou mon expérience n'était qu'une suite de fragments. Le trouble, c'était celui de constater à chaque fois à quel point mon esprit tentait de mettre de la cohérence dans tout, et au fur et à mesure de la semaine folle que nous avons passé à approcher une douleur qui ne nous regardait pas, c'est le même trouble que j'ai ressenti à vouloir mettre en rapport des morts qui pourtant ne s'étaient jamais rencontrés."